Kippour 5781

Dracha prononcée par Rivon Krygier le 27 septembre 2020

Je rappelais, à Roch ha-chana, la situation étrange, cocasse tout en étant austère. Ceux qui sont proches sont masqués, tandis que ceux qui sont loin sont à visage découvert ! On pourrait épiloguer sur cette situation étrange qui n’est pas sans évoquer la présence divine, voilée dans la proximité (hèstèr panim) et dévoilée dans les hauteurs. Le grand bal costumé auquel nous sommes conviés n’est pas sans évoquer le déguisement à la fête de Pourim. La célébration de Kippour est, contre toute attente, connotée à Pourim. D’abord par assonance : Yom ha-Kippourim (jours des expiations). Et selon un jeu de mots que l’on retrouve dans le Zohar : Kippour est « ki-Pourim » : Kippour est comme Pourim ! Mais comment un tel rapprochement est-il possible alors que tout semble opposer l’état d’esprit de ces deux fêtes ? À Pourim, nous sommes dans l’euphorie de la liesse ; à Kippour, nous sommes dans la gravité de l’humilité. Réponse des Tikouné ha-Zohar : « car nous serons appelés un jour à nous réjouir au jour à Kippour comme on se réjouit à Pourim, en transformant la mortification en réjouissance (Tikouné Zohar § 21, 57b). Ve-nahafokh hou : ce fut l’inverse, dit la Meguila d’Esther (9,1), ce jour destiné au carnage, « de l’affliction s’est transformé en joie » :

 נֶהְפַּךְ לָהֶם מִיָּגוֹן לְשִׂמְחָה וּמֵאֵבֶל לְיוֹם טוֹב  (Est 9,22).

Un autre passage tout autant surprenant, et d’ailleurs bien plus ancien, va dans le même sens :

משנה תענית ד:ח

אמר רבן שמעון בן גמליאל לא היו ימים טובים לישראל כחמשה עשר באב וכיום הכפורים שבהן בנות ירושלם יוצאות בכלי לבן שאולין שלא לבייש את מי שאין לו כל הכלים טעונין טבילה ובנות ירושלים יוצאות וחולות בכרמים...

Rabbi Chimôn fils de Gamliel enseigne : il n’était pas de plus beau jour de fête en Israël que celui du 15 Av, et celui de Kippour, où les jeunes filles de Jérusalem sortaient revêtues tout de blanc, de vêtements empruntés afin de ne faire honte à personne et à qui n’aurait pas de vêtement requérant d’être purifié… et elles se mettaient à danser entre les vignes... (Michna Taânit 4:8)

 

Le 15 Av qui tombe quelques jours après le 9 Av qui commémore la destruction du Temple, est temps des amoureux et associé, par les vêtements blancs et l’humilité, à la joie de Kippour !

Le rapprochement saute alors aux yeux : Kippour est la fête du retournement : « Si vos péchés sont comme le rouge pourpre (adoumim ka-chanim), ils deviendront blancs comme neige » dit Isaïe (1,8). Le « retournement » ou « permutation » (de l’âme) est l’un des sens que l’on peut donner au terme de techouva si riche en connotations. De peuple et d’individu entachés par les souillures des fautes commises, rongés par la culpabilité ou figés par l’orgueil, nous en ressortons plus humbles, pardonnés, blanchis, rafraîchis.

 

Autre rapprochement : selon le Talmud, c’est la techouva, le ressaisissement d’Esther et du peuple, qui sauve le peuple juif des décrets d’extermination promus par Aman :

« Le roi ôta son anneau (Esther 3,10) : Selon R. Abba bar Kahana, cette remise de l’anneau (à Aman) fut plus efficace que les exhortations de quarante-huit prophètes et de sept prophétesses. En effet, quarante-huit prophètes et sept prophétesses n’ont pu ramener les Israélites à une meilleure conduite, mais la remise de cet anneau eut pour résultat de les ramener à eux-mêmes » (TB, Meguila 14a).

 

C’est, entre nous, une affirmation accablante. Aucune exhortation, aucune « dracha » n’a jamais réussi (à elle seule) à obtenir cette permutation (la techouva). « Prophète » n’est décidément pas un métier pour un juif... Seule la hantise devant la menace de mort que représentaient les « pleins pouvoirs » accordés à Aman avec la remise de l’anneau par le roi, aura décidé le peuple à renouer à sa vocation. C’est sans doute pour cela que notre tradition insiste tant, aux Yamim ha-noraïm, aux jours « redoutables », sur l’idée que les grands registres de la vie et de la mort sont ouverts devant Dieu et qu’en ces jours, comme le dit la fameuse prière de Ou-netané tokèf notre sort est fixé, puis consigné, sauf à nous ressaisir. C’est aussi pour cela que nous jeûnons car c’est dans cette condition de fébrilité, de vulnérabilité, que s’éveille la pleine conscience. C’est devant le gouffre, dans l’embrasure du coeur que s’engouffre le désir de réconciliation et que s’entrouvrent les portes du pardon.

 

Ah si la vilaine « petite couronne » (le corona) faisait sur l’humanité entière le même effet que l’anneau au doigt d’Aman et provoquait le même électrochoc ! Secousse tant nécessaire à un monde qu se crispe et se replie sur les nationalismes égoïstes au lieu de faire face en front uni face à l’épidémie, au terrorisme islamiste, aux guerres absurdes, et au déséquilibre écologique qui menacent gravement le sort de la planète. Ce serait la vraie techouva, la vraie simha : Pourim ki-pourim.

 

Et s’il n’y avait pas de réveil, pas de techouva… De vraie techouva, Dieu pardonnerait-il ? Peut-être devrions-nous plutôt demander « Et s’il n’y a pas de yechouâ, de délivrance, resterions-nous malgré tout fidèles et mobilisés face aux épreuves ? Voilà une double question qui a hanté la conscience juive et qui va nous permettre d’aborder brièvement une dimension insoupçonnée voire déconcertante de la convocation de Kippour qui en fait, quoi qu’il en soit, un jour de joie !

 

Nous lirons demain matin le passage du Lévitique qui relate le rituel de Kippour. Ensuite, à Moussaf, nous raconterons le périple du grand prêtre qui pénétrait au seul jour de Kippour jusqu’au Saint des saints dans le Temple de Jérusalem, pour une rencontre « au sommet ». On y découvre les nombreuses étapes et rites spécifiques qui scandaient ce jour le plus sacré de l’année : de multiples immersions, des changements d’habits, des prosternations, des fumigations et aspersions singulières jusqu’au-devant de l’Arche sainte et sur les cornées de l’autel des parfums, et j’en passe. Mais où est la demande de pardon, où est la repentance ? Il y a bien une confession du grand prêtre prononcée en imposant les mains sur le fameux bouc chargé de tous les péchés d’Israël qu’il renvoie, loin de la civilisation, se perdre au fond du désert. Mais notez ce fait étonnant. La seule chose qui est demandée au peuple est :

 (לב) שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן הוּא לָכֶם וְעִנִּיתֶם אֶת נַפְשֹׁתֵיכֶם בְּתִשְׁעָה לַחֹדֶשׁ בָּעֶרֶב מֵעֶרֶב עַד עֶרֶב תִּשְׁבְּתוּ שַׁבַּתְּכֶם:

« ve-înitèm èt nafochtékhèm : vous mortifierez vos âmes (d’un soir à l’autre) » (Lv 23,32), ce qui a été interprété, à partir d’un parallèle dans Isaïe (58,3), comme l’imposition à tout un chacun du jeûne. On ne demande pas au peuple de battre sa coulpe, de se confesser et de se repentir ! Certes, on comprend que le grand prêtre est le délégué de tout le peuple et qu’il se confesse en notre nom. Ce sera une évolution historique qu’advienne l’individualisation de la responsabilité religieuse dans le rite, notamment depuis la destruction du Temple. Mais le fait est là : par les rites de propitiation (la kappara) par lesquels le grand prêtre « récurait » les lieux sacrés en expurgeant la souillure de nos fautes, nous en sortions tous purifiés, sans que soit exigé de repentir personnel. Si bien que, dans le Talmud, il existe une opinion, et pas n’importe laquelle, selon laquelle le jour de Yom ha-kippourim apporte en lui-même le pardon. Pour Rabbi Yehouda, le phylarque, ha-Nassi, je cite :

רבי אומר: על כל עבירות שבתורה, בין עשה תשובה בין לא עשה תשובה - יום הכפורים מכפר, חוץ מפורק עול ומגלה פנים בתורה ומפר ברית בבשר, שאם עשה תשובה - יום הכפורים מכפר, ואם לאו - אין יום הכפורים מכפר.

Pour toutes les transgressions mentionnées dans la Tora, le jour de Kippour apporte en lui-même l’expiation, qu’il y ait eu repentir ou non, à l’exception du renoncement au devoir global d’accomplir les commandements, de la transgression effrontée et de la rupture de l’alliance de la circoncision (TB, Chevouôt 13a).

 

Tant est grand le jour de Kippour qu’il apporte à lui seul le pardon pour qui le respecte. On comprend l’intérêt pour Kippour par les « Juifs de Kippour »… que nous sommes d’ailleurs tous, à un degré ou l’autre… La seule condition que Rabbi (Yehouda) émet, sans entrer dans les détails, est de rester engagé dans l’alliance d’Israël (malgré les défaillances). Mais voilà : quoique rédacteur de la Michna, Rabbi a été mis en minorité. C’eût été tout de même un peu trop facile… C’est donc l’idée que le jour de Kippour apporte le pardon, à la condition du repentir (et la tentative de réconciliation avec son prochain) qui va triompher :

ויום הכפורים מכפרין עם התשובה

Au jour de Kippour, on obtient l’expiation des péchés avec le repentir (michna, Yoma 8,8).

 

Il est vrai, quand on y réfléchit, qu’il y aurait quelque chose de grotesque, de grossier même, que de se confesser devant Dieu sans aucune intention de chercher à s’améliorer. C’eût été un rite purement magique. Maïmonide compare une telle situation à celle, cynique, de celui qui « s’immergerait dans un mikvé (bain de purification rituelle) tout en tenant à la main le cadavre d’un animal grouillant qui est impur au toucher. » Manœuvre inconséquente déjà dénoncée dans la michna :

Celui qui se dit : « Je fauterai et ferai ensuite repentance », il ne lui est pas donné de se repentir. Celui qui se dit : « Je fauterai et le jour de Kippour expiera bien ma faute, le jour de Kippour ne l’expiera pas » (Michna, Yoma 8,9).

 

Pourtant, sérieusement : qui peut dire ici, avec assurance, en toute innocence et en toute franchise, qu’il se repent de toutes ses fautes avec la ferme intention de ne plus jamais récidiver, comme cela est normalement requis ? S’il est présent, masqué dans la salle ou caché derrière un des écrans, c’est sans doute un des lamed-vav tsadikim, un des 36 justes, bien cachés qui, selon une vieille tradition, permettent que le monde reste digne d’exister. Pour le commun des mortels la vérité est plus crue :

כִּי אָדָם אֵין צַדִּיק בָּאָרֶץ אֲשֶׁר יַעֲשֶׂה טּוֹב וְלֹא יֶחֱטָא:

Il n’est pas d’individu qui soit si juste, sur cette terre pour n’accomplir que le bien sans jamais fauter (Ecclésiaste 7,20).

 

Quant à nos résolutions de ne plus fauter désormais, voyez comme nous assurons bien nos arrières avec la prière de Kol nidrei dans laquelle nous confessons devant Dieu que nos résolutions valent ce qu’elles valent et que, surtout, Il ne les prenne pas comme des vœux ou des serments à caractère contraignant qui nous rendraient passibles de sanctions ! « Nos résolutions sont nulles et non avenues ! » nous empressons-nous de proclamer avant même de commencer…

 

Certains diront que les juifs ont décidément l’esprit tordu, retors... Mais la vérité est que la véritable humilité est de reconnaître sa faillibilité. « Le fauteur qui se sait fauteur est préférable au juste qui se sait juste » disait le Voyant de Lublin (éd. Buber, traduct. Éditions du rocher, 1978, p. 421). Nous savons que nous continuerons à fauter et comptons pourtant sur le fait que nous serons largement pardonnés. Comprenons-le bien : ce n’est pas un blanc-seing ! Sans quoi, à quoi rimerait tout cet exercice, tout ce rituel, tous ces salamalecs. Tout cela ne vaut que pour qui, sincèrement, décide de se tourner (« la-chouv ») vers ce pôle d’exigence absolue que nous appelons Dieu, et décide dans son for intérieur : je vais m’efforcer, vraiment, de progresser, de me dépasser…

 

Mais alors, comment Rabbi Yehouda le phylarque a-t-il pu seulement imaginer que le jour de Kippour pouvait en soi apporter l’expiation, sans techouva ? Je crois que la réponse tient dans l’une des formules liturgiques les plus émouvantes de la fête :

 

אָבִֽינוּ מַלְכֵּֽנוּ, חָנֵּֽנוּ וַעֲנֵֽנוּ, כִּי אֵין בָּֽנוּ מַעֲשִׂים, עֲשֵׂה עִמָּנוּ צְדָקָה וָחֶסֶד וְהוֹשִׁיעֵֽנוּ.

Notre Père et notre Roi, fais-nous grâce et exauce-nous, car nous n'avons pas assez de mérite.

Accorde-nous Ta clémence et Ta générosité pour le Salut !

 

Là encore, on est déconcerté ! Dire à Dieu que nous n’avons décidément aucun mérite et que notre seul salut réside dans la grâce, ce n’est pas le genre de la maison. On croirait en entendant ces paroles, que nous sommes dans une église plutôt que dans une synagogue... Voyons, dans le judaïsme, on n’est pas sauvé par la grâce, « par la grâce seule », comme y insistent certains ! Ce sont les efforts, les bonnes actions, l’accomplissement des commandements qui font que nous sommes agréés devant Dieu. C’est un des points majeurs qui nous distinguent de nos sœurs et frères chrétiens, bien que toute cette question, j’insiste, mériterait d’être considérablement nuancée.

 

De fait, une des nuances que je voudrais apporter fournira ma conclusion. L’effort, le mérite : oui, c’est pour le judaïsme incontournable. Sans cela, nous ne valons rien. Mais nous ne nous adressons pas qu’à notre Souverain, Malkénou, mais également à notre père, Avinou. Ce père céleste est exigeant mais animé d’une tendresse infinie : hanoun ve-rahoum. Sans la gratuité de son amour, son inconditionnalité pour combler nos failles, nos pauvres mérites ne nous serviraient de rien. Voilà le secret. Nous sommes un peu chrétiens quand même, si vous me comprenez bien. En ce sens qu’il n’y a pas de pardon sans que, dans le pardon, il y ait une composante de gratuité. Et pas de pardon accordé par Dieu, si à notre tour, nous ne faisons pas preuve de la même gratuité et ne pardonnons à ceux qui nous ont blessés, en surmontant les rancoeurs et récriminations diverses. Le véritable amour est celui qui atteint l’inconditionnalité, sans jamais renoncer à l’effort de sainteté. C’est ce qui fait de Kippour une fête irréductiblement joyeuse et qui l’est encore davantage quand elle est couronnée par la techouva.

 

En ces jours redoutables, le monde a pourtant de quoi faire frémir. Je le rappelais : la recrudescence de l’épidémie, le dérèglement climatique, la montée des nationalismes et des intégrismes. Mais rappelons-nous de l’injonction du Rabbi Nahman de Bratslav qui professait la joie inconditionnelle : Ve-ha-ikar lo lefahèd kelal : le pont est étroit  mais le plus important est de ne pas avoir peur ! C’est que la peur qui paralyse, on connaît... Permettez-moi un mot d’esprit très achkénaze :

Moïshe et Shloyme se rendent à Lublin depuis leur Schtetel et tombent nez à nez avec deux gendarmes... – Méfions-nous, ils sont deux, dit Moïshe à Shloyme, car nous sommes tout seuls...

 

Eh bien non ! nous ne sommes pas seuls : nous formons aujourd’hui un grand faisceau, comme le dit la prière, et nous vaincrons toutes les peurs et adviendrons à nous-mêmes. Et pour rester optimisme, comme je l’avais dit à Roch ha-chana, en bon achkénaze : soyons tous un peu plus sépharades ! Mais j’ajoute pour compenser, comme certains me l’ont fait ensuite remarquer : en ces temps de corona, fréquentez plutôt les achkénazes : ils sont rarement positifs.

 

Gmar hatima tova,

Rivon Krygier