L'EDITO DU RABBIN

La question suivante m’a été adressée :

J’ai envie de mettre à profit le confinement, pour m’instruire en judaïsme. Je cherche à me procurer une Bible en français (que j’avoue n’avoir jamais lue systématiquement) mais je suis perdu. Il y a un si grand nombre d’éditions et de traductions que je ne sais quoi choisir. Je suis tenté par l’édition de poche de la Bible de Jérusalem qui semble pratique, bien reliée et bon marché. Qu’en penses-tu ? Des amis plus pratiquants me disent que la Bible ne peut pas s’étudier dans une autre langue que l’hébreu, au risque d’en corrompre le sens. Mais mon niveau d’hébreu (surtout biblique) est assez faible… Quel est ton conseil ?

 


La réponse de Rivon Krygier :


Tes amis pratiquants n’ont pas tout à fait tort. Quoique cette remarque vaille certainement pour toute grande œuvre littéraire. Comme le dit le fameux adage italien : Traduttore traditore (« le traducteur est un traître »). On veut signifier par là que toute traduction est déjà une interprétation du texte qui oblitère les autres résonances qu’un propos dans sa langue originelle comporte. C’est particulièrement vrai pour l’hébreu biblique où chaque racine comporte une famille de connotations bien spécifiques à cette époque et région lointaines. Par exemple, le mot « tsedaka » peut signifier « équité » mais aussi « mérite » ;  « chamoâ » « écouter » mais aussi « obéir ». Prenons encore un exemple de grande importance. En Exode 3,14, Dieu révèle à Moïse Son nom intime : éyé achèr èyé. Le grand rabbin de France, Zadok Kahn, qui dirigea (après celle du rabbin et orientaliste Samuel Cahen, de 1830 à 1839) une des premières traductions rabbiniques intégrales de la Bible en français, à la fin du 19e siècle, traduit : « Je suis le Dieu invariable. » La Bible de Jérusalem qui est en fait une traduction catholique de l’école biblique de Jérusalem, traduit quant à elle : « Je suis celui qui est ». Or ces deux traductions sont l’expression d’un parti pris théologique. Le verbe « être » n’est pas décliné au présent en hébreu ou alors en « inaccompli », désignant ce qui est en train d’advenir. On peut donc aussi traduire : « Je suis celui qui sera » ou « Je serai qui Je serai ». On est alors aux antipodes de la conception d’un Dieu qui est « l’Être (immuable) » comme la philosophie occidentale va longtemps l’affirmer. Prenons encore un exemple qui est devenu une « foire d’empoigne » entre juifs et chrétiens. En Isaïe 7,14, un oracle annonce la naissance d’un prince surnommé Immanuel, né d’une jeune fille (âlma en hébreu biblique) mais que la traduction grecque antique traduit par parthenos, c’est-à-dire « vierge ». C’est en tout cas ainsi que les chrétiens ont voulu l’entendre, y voyant une annonce ou une préfiguration de la naissance virginale du Christ. Les juifs, quant à eux, considèrent que, dans tous les cas, y compris dans le grec, il s’agit simplement d’une jeune femme non encore mariée, appelée par métonymie « vierge » (comme le mot betoula), car la majorité des jeunes filles étaient supposées l’être aux fiançailles. Il est donc clair que si l’on souhaite lire la Bible du point de vue de la tradition rabbinique plutôt que chrétienne, il faut se rabattre sur les éditions juives. Celle de Z. Kahn est la plus répandue, mais on trouve aussi celle de S. Cahen ou d’autres, plus modernes qui se veulent plus littérales (moins littéraires mais pas forcément plus rigoureuses ou plus authentiques) et, de fait, parfois « rugueuses » ou « juteuses ». C’est le cas de la traduction d’André Chouraki (années 70-80) ou celle d’Henri Meschonnic (années 80-2000). Une autre raison de faire la différence entre les éditions juives et chrétiennes, c’est que les deux traditions n’ont pas la même conception du « canon biblique ». La Bible n’est pas à proprement parler un livre mais un recueil de livres de l’antiquité hébreue et juive reconnus comme saints ou inspirés (les livres sont dits alors « canonisés »). Or pour les chrétiens, la Bible recouvre l’Ancien et le Nouveau Testament. Les juifs ne reconnaissent pas le Nouveau Testament comme leurs écritures saintes. Plus encore, les catholiques (à la différence des protestants) ont intégré des ouvrages ou passage d’ouvrages dans l’Ancien Testament qui ne font pas autorité pour les juifs. Par exemple : les livres appelés Maccabées I et II, Judith, Sagesse de Salomon ou Siracide (Ecclésiastique) font partie de l’Ancien Testament mais pas de la Bible rabbinique ! Ou encore : les Bibles catholiques intègrent des passages ou variantes du livre d’Esther ou de Daniel qui sont influencés par des traductions grecques. Ainsi, dans le Esther de la Bible de Jérusalem, la reine Esther fait de longues prières alors que, dans notre Meguila, on ne la voit jamais prier ! Le livre de Daniel de la Bible catholique comporte l’histoire d’une Suzanne, absente du canon juif (ou protestant).

 

Malgré les diverses difficultés et précautions évoquées, je ne puis que recommander vivement la lecture de la traduction complète de la Bible. C’est le plus grand monument de la culture juive et, probablement, universelle ! Depuis la plus haute Antiquité, dès que les premiers Hébreux ont connu les affres de l’exil, avec la destruction du premier Temple en 589 avant notre ère, une bonne partie du peuple ne fut plus en capacité de comprendre directement l’hébreu biblique. L’on assiste alors, à partir du troisième siècle avant notre ère, à l’établissement d’une traduction officielle en grec (celle dit de la Septante, suivie d’autres) pour l’immense communauté juive d’Alexandrie, puis d’une traduction en araméen (comme celle dite de Onkelos), pour les communautés babyloniennes, mais aussi pour celles qui en Galilée ou en Judée qui parlaient désormais cet idiome, tout en conservant les textes originaux en hébreu et en les lisant publiquement (comme les traductions dites Targum Yerouchalmi ou Pseudo-Jonathan). Et pour dire l’importance et la validité reconnue à ces traductions, malgré toutes les réticences évoquées plus haut, on peut citer le Talmud de Babylone qui évoque l’opinion selon laquelle « qui traduit un verset littéralement est un imposteur mais qui rajoute au texte est un profanateur et un blasphémateur. Alors qu’est-ce que (bien) traduire ? C’est notre Targum [Onkelos] (Kiddouchin 49a). On trouve ce même type d’appréciation mitigée ou controversée à propos de la traduction en grec. Quoi qu’il en soit, pour qui ne maîtrise pas l’hébreu, il n’est guère d’autre choix que de s’aider de la traduction et je préciserais : des traductions. Puisque, justement, nous avons affaire à diverses civilisations et traditions qui ont traduit les Écritures, les comparer est des plus instructifs. Pour ensuite, ou en même temps, se lancer dans l’immense océan de l’exégèse, l’interprétation des Écritures…

 

En pratique, par quoi commencer ? Je conseille l’édition bilingue de la Bible, traduite par Zadok Kahn, pour son élégance et sa lisibilité. Avec l’hébreu, à côté, on peut déjà cibler des termes clés. Les plus avancés peuvent s’aider de l’édition de l’Ancien Testament interlinéaire qui, pour être le travail d’un collectif chrétien fondé sur la traduction œcuménique de la Bible, permettra également aux juifs de comprendre les termes et leur sens grammatical, au mot à mot. Je conseille ensuite de regarder sur le Web. Il existe désormais plusieurs traductions juives de la Bible en ligne, par exemple sur le site http://www.judeopedia.org/. Enfin, le meilleur conseil, mais pour certains ce sera le graal, c’est de se mettre à l’hébreu biblique, d’utiliser une concordance hébraïque, car le meilleur dictionnaire de la Bible, c’est la Bible elle-même ! On examine et on compare l’usage de certains termes dans les divers contextes. Et les vrais érudits (post-doc ou post-graal !) iront voir dans les publications de linguistes biblistes, spécialistes des langues sémitiques anciennes, pour que la « concordance » s’élargisse de la manière la plus scientifique et rigoureuse qui soit. Telle est la feuille de route pour qui désire étudier correctement une littérature sacrée dans sa langue d’origine, avant qu’elle entreprenne sa seconde vie, celle de l’interprétation, qui vise à lui conférer une pertinence actuelle.