Dracha de Roch haChana 5779

prononcée par Aline Benain, présidente d'Adath Shalom le 10 septembre 2018

Le Traité Roch haChana s’ouvre sur une longue discussion entre nos Maîtres quant aux différents commencements de l’année et la signification de chacun d’entre eux puis la manière dont chaque commencement doit être calendairement déterminé, par l’observation des phases de la lune essentiellement.

« Il y a quatre débuts de l’année : Le premier Nissan est le début pour les Rois et pour les fêtes - Le premier Eloul est le début de l’année pour le maaser[1] des animaux - Toutefois Rabbi Eléazar et Rabbi Shimon disent que c’est le premier Tichri. Le premier Tichri est le début de l’année pour le compte des années et pour les années de Chmitta[2] et de Yovel[3], pour les jeunes arbres et pour les légumes. Le premier de Chvat est le début de l’année pour l’arbre selon l’opinion de l’école de Chamaï, par contre l’Ecole d’Hillel dit que c’est le quinzième jour. »[4]

La caractérisation du premier Tichri est ainsi très vague : « Le début de l’année pour le compte des années. »

Le texte précise cependant[5] : « Tishri est considéré comme le début de l’année en ce qui concerne les saisons et cette opinion de Rabbi Zeira est en accord avec le point de vue de Rabbi Eliezer qui a dit que le monde fut créé en Tishri »

Le premier Tichri renvoie donc à la Création du monde et de l’Homme tout à la fois, par le souffle divin.

Nous comptons ainsi les années non à partir d’un référent spécifique - la naissance d’un messie pour ceux qui croient en lui, la parole d’un prophète qui fonde une nouvelle religion pour ceux qui y adhèrent - mais à partir d’un référent universel, une origine valable pour l’ensemble du Genre humain dans un statut de pleine égalité pour tous les Hommes.

Dans la même page du Talmud toujours et à la suite de ce qui précède Rav Na’hman bar Yitshak ajoute : « Le premier Tishri est le début de l’année pour le Jugement car il est écrit « Les yeux de Dieu sont sur elle du début de l’année jusqu’à la fin de l’année » (Deutéronome XI-12), ceci signifie que depuis le début de l’année, un jugement est émis à propos de ce qui arrivera à la fin. »

Les Sages s’appuient ici sur le Psaume 81, 5 : « Car c’est une loi en Israël, une coutume en l’honneur du Dieu de Jacob. »

כִּי חֹק לְיִשְׂרָאֵל הוּא;    מִשְׁפָּט, לֵאלֹהֵי יַעֲקֹב

Qu’ils commentent d’une manière sidérante : « Ceci enseigne que le Tribunal céleste n’entre pas en jugement à moins que le Tribunal ici-bas n’ait sanctifié le mois. »[6]

C’est dire que le Jugement, le décret divin n’est pas le produit d’un oukase mais le fruit d’une collaboration, plus encore, que ce jugement dépend d’abord de nous, collectivement, comme Peuple par l’intermédiaire du Tribunal qui ouvre littéralement le temps du Jugement, et individuellement par notre engagement unique, irremplaçable, nécessaire.

Pour le dire d’une manière sans doute très radicale, la Création que nous célébrons aujourd’hui n’existe que par le Jugement qui est aussi celui de ce jour. Pas un jugement sur le mode d’une rétribution puérile et basée sur l’angoisse, mais un jugement qui dépend d’abord de nous.

C’est sans doute cela que ressent confusément l’enfant Stéphane Mosès en 1942 au sud de Casablanca. Il écrit dans ces très beaux Instantanés :

« Octobre 1942 : c’est le matin de Yom Kippour. Je me rends avec mon père dans le baraquement servant de synagogue. Lorsque que nous pénétrons dans la salle, je suis comme aveuglé par la masse des juifs en prière enveloppés dans leurs châles blancs. Il me semble que la salle rayonne d’une lumière surnaturelle. »[7]

Nous sommes requis, individuellement et collectivement, comme acteurs responsables non comme gibiers de potence en sursis.

Nos Maîtres insistent encore sur l’importance de notre engagement lorsqu’ils débattent des critères de validité d’un chofar et de sa sonnerie :

« Si quelqu’un sonne du chofar dans une fosse ou dans une citerne ou dans un grand tonneau, la loi est : s’il a entendu le son du chofar sans écho, il s’est acquitté de son obligation. Mais s’il a aussi entendu le son de l’écho du chofar, il ne s’est pas acquitté de son obligation. Et de même, celui qui passait derrière une synagogue ou dont la maison était attenante à une synagogue et qui a entendu à Roch haChana le son du chofar provenant de la synagogue (…) la loi est : s’il a concentré son esprit sur le son, il s’est acquitté de son obligation et sinon il ne s’est pas acquitté de son obligation. Bien que celui-ci ait entendu le son et que celui-là ait aussi entendu le son, celui-ci a concentré son esprit sur le son et celui-là n’a pas concentré son esprit sur le son : la loi diffère donc pour chacun d’eux. »[8]

Puissantes métaphores, sonnantes métaphores, pour dire notre implication nécessaire. Ils poursuivent d’ailleurs ne négligeant aucune possibilité :

« S’il a placé un chofar dans un autre chofar, la loi est : s’il a entendu seulement le son du chofar intérieur, il s’est acquitté de son obligation, mais s’il a entendu le son du chofar extérieur, il ne s’est pas acquitté de son obligation. »[9]

Nous sommes convoqués ici et maintenant, sans artifice ni faux-semblant, au plus vrai, au plus authentique de nous-mêmes.

« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si ce n’est maintenant, quand ? »[10] Vous reconnaissez, bien sûr, le début du discours de Stokely Carmichael dans le dernier film de Spike Lee, BlacKkKlansman, qui raconte la manière dont un policier noir et un policier juif infiltrent la section locale du Ku Klux Klan à Colorado Springs.

Passé la surprise, je me suis demandé pourquoi Spike Lee, dont la carrière opère ici un tournant humaniste, avait placé dans la bouche de ce leader noir très radical, aussi éloigné d’Hillel Hazaken que de l’universalisme émancipateur de Martin Luther King, mot pour mot, ce profond enseignement des Pirke Avot. Peut-être pour pointer le contre sens de Carmichael quand il fait de cette maxime le mantra d’un particularisme réducteur où s’enracine le rejet de l’autre et la violence.

Il me semble que nous Juifs devons aussi, en ces temps de fracas, nous garder de cette méprise mortifère.

Etre pour Autre que pour soi, ce n’est pas être seulement pour un « nous » qui s’achève au Juif qui nous ressemble, ce n’est pas, non plus, être pour un « nous » qui s’achève à un prochain Juif, c’est être pour tous, issus du même Souffle, au même Commencement.

La seul « privilège » d’Israël, c’est qu’il doit se souvenir toujours mieux que les autres de cette évidence qu’oublient si facilement les Hommes. Nous serons jugés d’abord, parce que nous avons d’abord reçu la Parole à porter, ce que nos Maîtres résument ainsi : « Le jugement de Son serviteur et le jugement de Son peuple. »[11]

Dans un livre somptueux qui vient d’être traduit en français, Forêt obscure[12], la romancière américaine Nicole Kraus met en scène un curieux personnage, le rabbin Menachem Klausner. Celui-ci parvient à intervenir à l’ONU pendant une rencontre qui réunit, entre autres, Madeleine Albright et Mahmoud Abbas. Klausner prend ainsi la parole :

« En écoutant parler mes amis, une histoire me revient à l’esprit. Une leçon, plutôt, que le rabbin nous avait dispensé à l’école. Sans lui, ma vie aurait été différente. Il nous lisait la Torah en classe. Ce jour-là, c’était la Genèse, et quand il est arrivé à la phrase : « Le Septième jour, Dieu acheva son œuvre », il s’est arrêté et a levé les yeux. Avions-nous remarqué quelque chose d’étrange ? (…) Nous nous grattons la tête (…) « Ah, ah ! » s’exclame le rabbin (…) «Ca ne dit pas que Dieu s’est reposé le septième jour ! Simplement qu’il acheva son œuvre. Combien de jours lui a-t-il fallu pour créer les cieux et la terre ? » questionne-t-il « Six » répondons-nous. Alors pourquoi n’est-il pas dit que Dieu a achevé son œuvre à ce moment-là ? Qu’il l’a achevée le 6e jour et s’est reposé le 7? (…) Eh bien, le rabbin nous dit que les anciens sages (…) ont conclu qu’il avait dû également y avoir un acte de création ce jour-là. Mais lequel ? (…) Que pouvait-il donc bien manquer à l’univers ? (…) Enfin, un vieil érudit grisonnant qui s’asseyait toujours dans un coin de la pièce a pris la parole (…) Avec le Shabbat, Dieu créa la menucha (…) et alors le monde fut complet (…) Le repos s’exclama le rabbin (…) ce n’est pas juste le contraire du labeur et de l’effort. S’il a fallu un acte de création pour que cette notion voit le jour, c’est sans nul doute qu’il s’agissait de quelque chose d’extraordinaire (…) une entité positive sans laquelle l’univers serait incomplet. (…) La sérénité, le repos, la paix. Un état (…) sans peur ni défiance (…) Le 7e jour, Dieu créa la menucha. Mais il la voulu fragile. Incapable de durer (…)

C’est donc à l’Homme qu’il incombe de la recréer sans cesse (…) afin de s’assurer qu’il n’est pas un spectateur de l’univers, mais un participant. Que sans ses actions, l’univers que Dieu nous a destiné demeurera incomplet. »

Voilà ce que je nous souhaite, à chacun et à tous, à notre Communauté, à notre Peuple, être pour le meilleur, fidèle à notre Tradition, à l’universel qui s’enracine dans sa spécificité précieuse, être non pas des spectateurs mais des participants de l’univers.

Chana Tova,

Aline Benain.




[1] C’est-à-dire la dîme.

[2] Année de repos de la terre.

[3] Chmitta plus libération des esclaves et retour des terres à leurs propriétaires originels.

[4] Talmud, Traité Roch haChana, 2a

[5] Traité Roch haChana, 8a

[6] Traité Roch haChana, 8b1

[7] Stéphane MOSES : Instantanés, Paris 2018, p.28, Editions Gallimard. Né en 1931 à Berlin, S. Mosès s’est réfugié avec sa famille à Casablanca. Tous sont internés, comme juifs, par le Gouvernement de Vichy en avril 1942, au camp de Sidi-El-Ayachi.

Cette exérience d’enfant n’est pas sans rappeler, mutatis mutandis, celle de Franz Rosenzweig en 1913, quand bouleversé par la vision du Peuple en prière à l’occasion de Kippour, il renonce à se convertir au christianisme.

[8] Traité Roch haChana,27b1

[9] Traité Roch haChana,27b2

[10] Pirké Avot, I, 14.

[11] Traité Roch haChana, 8b1

[12] Nicole Kraus, Forêt obscure, Paris, 2018, Editions Gallimard, p.28-30.