Dracha de Kippour 5779

Par le rabbin Rivon Krygier

Chers amis, chers Juifs de Kippour !

Ah oui, je le confesse, un rabbin peut faire mieux pour commencer son discours le plus solennel de l’année que de cataloguer son public en « juifs de Kippour ». Comme on le sait, le terme est quelque peu dépréciatif, on l’assigne à ceux qui n’ont quasi plus rien de la pratique juive, voire de l’identité juive tout court et qui ne gardent plus que ce vague atavisme, cette vieille tradition familiale qui consiste à faire acte de présence à la synagogue pendant une heure ou deux en ce jour sacré de pardon. Mais je promets de tenter de me rattraper et d’obtenir dans ce qui va suivre votre miséricorde ! Dans son roman autobiographique, Enfance berlinoise vers 1900, le fameux penseur et écrivain, Walter Benjamin relate, comment jeune adolescent, ses parents l’avaient casé pour le nouvel an juif chez un parent éloigné qu’il devait rejoindre dans une synagogue inconnue et comment il se perd dans les rues de Berlin, tant il est peu enclin à parvenir à destination. Plutôt que de devoir s’adonner à des rites qui parlaient si peu à son cœur et à son esprit, il préfère s’égarer avec une sorte d’euphorie, et rompre avec ce monde traditionnel qui lui semble superficiel et désuet, au regard de son appétence de jeunesse pour le grand monde…

Oui, au début du 20e siècle, beaucoup de juifs embourgeoisés de l’Europe sont désormais sinon en rupture, du moins en porte-à-faux, avec cette pratique d’un autre âge qui ressemble désormais à un objet exotique, une relique de famille qu’on ne sais trop où ranger. Comme j’ai pu le dire à Roch ha-chana, il existe aujourd’hui une certaine renaissance, un regain d’intérêt pour la tradition perdue, mais qui s’exprime largement sous un mode étrangement sectaire, arrogant et dénigrant, souvent superstitieux, qualificatif qu’il est difficile de définir mais qui traduit au fond une forme bigote, très superficielle de religiosité, faite de hantises, d’obsessions tatillonnes sur tel ou telle pratique ou précaution. En un sens, je qualifierais volontiers ces juifs obnubilés par les codes de discipline, comme des « juifs de Kippour » ! Je m’explique ! Au fond, leur vision de tout le judaïsme, du judaïsme de tous les jours, est celle d’un gigantesque Kippour, un jour d’ascèse, entièrement voué à la synagogue, à la religion, où l’on n’a de cesse de s’inquiéter de mal faire ou pas assez, de se fixer sur les devoirs, les manquements et les transgressions, la vie devenant un long et incessant processus conjuratoire et expiatoire. Je caricature un peu, trop sans doute, mais chacun sait bien de quoi je parle.

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