Devarim 5780 : Le Deutéronome : le livre des relectures

Dracha de Rivon Krygier, le 20 juillet 2020

Le Deutéronome, cinquième et dernier livre de la Tora, se dénomme Michné Tora dans le langage talmudique. Maïmonide empruntera ce titre, au Moyen Âge, pour désigner son fameux ouvrage de codification. Michné Tora signifie littéralement « répétition de la loi », comme pour le grec : Deutero-nomos. Il s’agit en fait de bien plus que cela. Maïmonide extrait du débat talmudique ce qui, pour lui, fait force de loi et systématise le droit. Quant au Deutéronome, il se présente comme le long discours d’adieu que Moïse adresse à son peuple. Il remémore bien des choses, mais tout l’intérêt est que Moïse ne se contente pas de répéter : il met en perspective bon nombre de lois et d’événements évoqués dans les livres précédents et apporte souvent de nouveaux éléments. En un sens, parce qu’il interprète et extrapole, le Deutéronome forme une sorte de midrach avant l’heure.

 

Nous allons en voir une illustration des plus édifiantes. Dans notre paracha, Moïse évoque les obstacles rencontrés par le peuple d’Israël aux abords de la terre de Canaan. Sorti du désert, il doit à présent traverser les territoires d’autres peuples pour y accéder. Moïse rappelle comment Dieu a ordonné à Israël de n’attaquer ni le peuple d’Ésaü, ni celui de Moav. La justification donnée par Dieu s’appuie sur une légalité qu’Il a Lui-même instituée. Il a légué ces terres à des membres de la famille des patriarches : à la descendance d’Ésaü, le frère de Jacob, et à celle de Loth, le neveu d’Abraham. Il serait sacrilège de les conquérir. Ce n’est pas le cas pour les peuplades cananéennes déjà présentes à l’Est du Jourdain. On observe une nette différence de traitement envers les différents peuples. Pour le peuple d’Édom descendant d’Ésaü, Dieu leur dit explicitement :

5 Ne les attaquez pas car Je ne vous donne de leur pays pas même de quoi poser la plante du pied :  J’ai donné la montagne de Séir en propriété à Ésaü. 6 Vous achèterez d’eux à prix d’argent la nourriture que vous mangerez, et même l’eau que vous boirez (Dt 2,5-6).

 

Selon ce qu’en dit le livre des Nombres (20,14-21), mais non repris ici, Moïse avait envoyé une délégation pour solliciter un droit de passage. Mais le roi d’Édom a refusé de laisser passer Israël, même au prix des vivres consommés. Malgré cette animosité, le peuple hébreu s’impose docilement de contourner son territoire. Pour Moav, aucune permission n’est demandée pour traverser ses terres, mais, comme évoqué plus haut, Israël a pour interdiction de l’attaquer et de s’emparer de son territoire et ce, malgré l’hostilité virulente de ce peuple, telle qu’elle s’est manifestée à travers les manigances de son roi, Balak[1]. Quand Israël arrive aux abords de l’un des royaumes cananéens – amoréen plus précisément –, pourtant encore à l’Est du Jourdain, la posture prescrite par Dieu se fait au contraire très martiale :

 

(כד) קוּמוּ סְּעוּ וְעִבְרוּ אֶת נַחַל אַרְנֹן רְאֵה נָתַתִּי בְיָדְךָ אֶת סִיחֹן מֶלֶךְ חֶשְׁבּוֹן הָאֱמֹרִי וְאֶת אַרְצוֹ הָחֵל רָשׁ וְהִתְגָּר בּוֹ מִלְחָמָה: (כה) הַיּוֹם הַזֶּה אָחֵל תֵּת פַּחְדְּךָ וְיִרְאָתְךָ עַל פְּנֵי הָעַמִּים תַּחַת כָּל הַשָּׁמָיִם אֲשֶׁר יִשְׁמְעוּן שִׁמְעֲךָ וְרָגְזוּ וְחָלוּ מִפָּנֶיךָ:

Allez, mettez-vous en marche, et passez le torrent de l’Arnon. Vois, Je livre en ton pouvoir Sihon, roi de Hèchbon, l’Amoréen, avec son pays : commence par lui la conquête, déclenche la guerre contre lui ! […] D’aujourd’hui, Je veux que tu inspires crainte et épouvante à tous les peuples sous le ciel, tellement qu’au seul bruit de ton nom, l’on frémira et tremblera devant toi (Dt 2,24-25). 

 

L’injonction belliqueuse, même si dans l’absolu nous met mal à l’aise, pouvait se justifier d’un point de vue strictement stratégique. Le contexte montre qu’il s’agissait de mener des représailles à la dévastation exercée par les Amoréens au lendemain de la faute des explorateurs, telle qu’elle est rapportée au chapitre précédent :

 

וַיֵּצֵא הָאֱמֹרִי הַיֹּשֵׁב בָּהָר הַהוּא לִקְרַאתְכֶם וַיִּרְדְּפוּ אֶתְכֶם כַּאֲשֶׁר תַּעֲשֶׂינָה הַדְּבֹרִים וַיַּכְּתוּ אֶתְכֶם בְּשֵׂעִיר עַד חָרְמָה: 

Les Amoréens habitant cette montagne sortirent en campagne contre vous et vous ont poursuivis comme le font les abeilles, en vous frappant de Séïr jusqu'à Horma (Dt 1,44).

 

Il n’empêche. L’injonction divine de livrer d’emblée bataille contre cette peuplade nous étonne. Elle n’est pas évoquée dans le livre des Nombres. Là, à l’inverse de l’attitude conquérante, il est rapporté comment Israël a d’abord envoyé une délégation auprès de Sihon, roi des Amoréens, pour lui demander l’autorisation de traverser son territoire (cf. Nb 21,21-25). Et c’est parce que celui-ci s’y refuse et avance pour livrer bataille contre Israël que lui et son armée sont décimés et son pays conquis. L’élément nouveau qu’apporte le Deutéronome est donc loin d’être anodin. La campagne contre Sihon représente plus que de simples représailles. Elle doit être le coup d’envoi de la conquête, servir d’intimidation. Il faut écraser l’adversaire afin de convaincre les peuplades associées qu’il ne servira à rien de résister à Israël lorsqu’il traversera le Jourdain. Or, contre toute attente, alors que l’ordre divin de livrer bataille vient juste d’être donné à Moïse, on lit au verset suivant :

וָאֶשְׁלַח מַלְאָכִים מִמִּדְבַּר קְדֵמוֹת אֶל סִיחוֹן מֶלֶךְ חֶשְׁבּוֹן דִּבְרֵי שָׁלוֹם לֵאמֹר:

(Moïse) J’envoyai alors du désert de Kedémot des messagers à Sihon, roi de Hèchbon, avec des propositions de paix (Dt 2,26). 

 

On est stupéfait. Le Deutéronome, à la différence du livre des Nombres, situe l’envoi de la délégation de paix en contrepoint de l’ordre divin ! On peut certes éprouver de l’admiration pour la noblesse du geste de Moïse, mais si c’est Dieu qui commande, comment peut-il enfreindre Sa volonté ? Pour Nahmanide (sur Dt 2,24), il est inconcevable que Moïse ait désobéi. Nahmanide est prêt, pour éviter ce biais, à inverser l’ordre des versets, ou plutôt en revenir à ce qu’en présente le livre des Nombres, en considérant que l’envoi des messagers de paix a précédé le moment où Dieu lui a intimé l’ordre de passer à l’attaque… En bousculant l’ordre des événements, tout rentre dans « l’ordre » ! Nahmanide veut à tout prix « rester dans les clous », car – on le comprend aisément – justifier la désobéissance à Dieu c’est ébranler le fondement sur lequel toute la Tora repose.

 

Et pourtant. En scrutant la vaste littérature midrachique, on tombe sur une figure de haute voltige qui ne craint pas le vertige. Le Midrach rabba interprète l’attitude de Moïse comme suit :

''אז ישיר ישראל'': זה אחד מג' דברים שאמר משה לפני הקב"ה וא"ל למדתני. [...] השלישית כשאמר לו הקב"ה: עשה מלחמה עם סיחון. אפי' הוא אינו מבקש לעשות עמך, את ''תתגר בו מלחמה'' שנאמר: ''קומו סעו ועברו את נחל ארנון''. ומשה לא עשה כן אלא מה כתיב למעלה: ''ואשלח מלאכים''? א"ל הקב"ה: חייך שאני מבטל דברי ומקיים דבריך שנאמר: ''כי תקרב אל עיר להלחם עליה וקראת אליה לשלום''.

Il existe trois paroles que Moïse a adressées à Dieu et auxquelles Dieu a répondu : « Tu m’as enseigné quelque chose ! » […] La troisième fut lorsque le Saint béni soit-Il lui a ordonné de porter la guerre contre Sihon : « Même si lui ne cherche pas à te combattre, ‘‘commence par lui la conquête, lutte avec lui !’’ (Dt 2,24) » […] Mais Moïse n’a pas procédé ainsi, comme cela est écrit : ‘‘J’envoyai alors… des messagers …de paix’’ (Dt 2,26). Dieu lui dit alors : « Par ta vie, J’annule Mes propres paroles et Je retiens les tiennes », ainsi qu’il est dit : ‘‘Quand tu marcheras sur une ville pour l’attaquer, tu l’inviteras au préalable à la paix’’ (Dt 20,10) (NbR 19:33 ; voir aussi NbR 19:27).

 

Oui, vous l’avez bien entendu. Le midrach admet que Moïse a délibérément contrevenu aux ordres de Dieu ! Et il ajoute que Dieu S’est incliné – et si je puis me permettre une telle expression – jusqu’à aller réviser Sa copie et intégrer dans la Tora la clause qui exige de proposer une reddition pacifique, voire une négociation, avant toute action militaire.

 

C’est à la limite du subversif et pourtant approuvé car, une fois encore – je me réfère à ce que j’ai pu en dire dans des drachot précédentes –, l’attitude de Moïse renvoie à une strate plus profonde de la volonté divine. Il la devance et l’exhausse.

 

Un autre midrach tente de le démontrer, en produisant une nouvelle inversion dans l’ordre des initiatives. Je le cite à travers le commentaire de Rachi :

 

''(וָאֶשְׁלַח מַלְאָכִים) מִמִּדְבַּר קְדֵמוֹת'' (דב' ב כו) - אף על פי שלא צוני המקום לקרא לסיחון לשלום, למדתי ממדבר סיני מן התורה שקדמה לעולם. כשבא הקב"ה ליתנה לישראל, חזר אותה על עשו וישמעאל וגלוי לפניו שלא יקבלוה. ואף על פי כן, פתח להם בשלום. אף אני קדמתי את סיחון בדברי שלום.

« (J’envoyai alors des messagers) depuis le désert de Kedémot » : Même si Dieu ne m’a pas donné ordre d’appeler Sihon à la paix, je (Moïse) m’en suis instruit depuis le désert du Sinaï, de la Tora qui a précédé (kadma) le monde. Lorsque le Saint béni soit-Il est venu la donner à Israël, Il l’a d’abord proposée à Esaü et à Ismaël. Dieu savait qu’ils ne l’accepteraient pas, mais cela ne L’a pas empêché d’engager avec eux des préliminaires de paix. Je suis donc allé, moi aussi, au-devant de Sihon avec des paroles de paix (Rachi, Dt 2,26 ; cf. Midrach Tanhouma, parchat Devarim, hossafa, réé hahiloti, 10).

 

Selon cette lecture, l’initiative de Moïse d’envoyer une délégation de paix n’est que l’imitation d’une démarche que Dieu avait Lui-même entamée en allant au-devant des peuples pour leur proposer la Tora, juste avant la Révélation du Sinaï. C’est Moïse qui est le disciple de Dieu, et non l’inverse. Dieu ne fait que lui rendre la politesse. Certes, le midrach considère que Dieu savait d’avance que ces peuples refuseraient la proposition, ce qui pourrait trahir une posture purement formelle, sans réel désir de rapprochement et dans le seul but de couper l’herbe sous le pied à toute plainte de favoritisme. On peut le lire ainsi, avec tout le cynisme[2]. Mais on peut en entendre, à l’inverse, qu’il ne faut jamais rechigner au rapprochement des cœurs même quand on sait que cela n’aboutira pas ! Une formulation inhabituelle du midrach nous invite à cette interprétation. Il est question en effet, curieusement, d’une « Tora qui a précédé le monde », comme pour nous signaler une normativité bienveillante en amont de la Révélation, « lifnim mi-chourat ha-din » comme le dit le Talmud, « en amont de la règle de droit ». Mais à quoi sert de faire un pas vers l’autre, si l’on sait que c’est peine perdue ? Un refus catégorique de conciliation aujourd’hui peut se transformer demain en acceptation. Ce n’est pas vain.

 

La lecture du midrach nous permet de relire le Deutéronome sous un angle inattendu. Nous en étions restés à première lecture sur la vision d’un Dieu guerrier et sans pitié. En soulignant le fait que Dieu ne conteste aucunement la décision de Moïse d’entamer des pourparlers, malgré l’ordre impérieux d’attaquer, c’est un autre visage qui se révèle. Le judaïsme rabbinique en tirera une philosophie de vie, une « politique de la main tendue », qu’il verra condensée dans le verset des Proverbes :

דְּרָכֶיהָ דַרְכֵי נֹעַם וְכָל נְתִיבֹתֶיהָ שָׁלוֹם:

Ses chemins sont des voies d’agrément, tous ses sentiers mènent à la paix (Pr 3,17).

 




[1] Cf. Nb 22,2-6 et passim. Selon Deutéronome 2,29, Édomites et Moabites auraient au moins fourni des vivres à Israël. Ce verset semble en nette contradiction avec ce qui est énoncé en Nb 20,17 Dt 23,5. Les commentateurs traditionnels tentent d’harmoniser. Cf. Rachi, Dt 2,29.

[2] La difficulté est renforcée par le verset précisant que Dieu, comme Il le fit pour Pharaon, a endurci le cœur de Sihon pour le faire tomber entre les mains d’Israël (cf. Dt 2,30).