Corah 5780 : Et si Corah n’avait pas tout à fait tort ?

Dracha de Rivon Krygier, 26 juin 2020

L’insurrection de Corah et de son parti contre Moïse et Aaron, telle qu’elle est contée dans notre paracha, est devenue pour la tradition juive l’exemple-type d’une conspiration menée pour des motifs pernicieux contre la Tora et l’ordre hiérarchique qu’elle instaure. Dans les Maximes des Pères (5:17), la contestation déclenchée par la bande à Corah, si l’on peut nommer ainsi cette coalition hétéroclite, est qualifiée de polémique mal-intentionnée ou bassement intéressée, en hébreu : Mahlokèt che-eina le-chèm chamaïm
ושאינה לשם שמים זו מחלוקת קרח וכל עדתו:

 

L’expression le-chèm chamaïm, « au nom des Cieux » est devenu l’expression consacrée pour signifier le désintéressement, lorsqu’un débat se déroule de telle façon que les protagonistes recherchent à établir la vérité ou la meilleure solution à une difficulté rencontrée, sans calcul, sans chercher à emporter l’adhésion par démagogie, rhétorique racoleuse ou intimidation insidieuse. Inutile de dire qu’il y a ici un enjeu éthique de premier plan. L’exercice est probablement l’un des plus exigeants qui soit, tant il est difficile dans un débat de dissocier la validité des arguments des questions de pouvoir, de prestige, de dignité.  

 

Ce préambule n’avait d’autre but que de préparer à la posture quelque peu provoquante que je compte adopter. J’aimerais sortir de la condamnation unilatérale et prendre la défense de l’accusé, conspué par tous : Corah. En tout cas, j’aimerais produire quelques circonstances atténuantes et lui rendre, dans son malheur et son égarement, quelque justice. Rappellons-nous du grief principal porté par Corah et qui forme le cœur de sa revendication :

וַיִּקָּהֲלוּ עַל מֹשֶׁה וְעַל אַהֲרֹן וַיֹּאמְרוּ אֲלֵהֶם רַב לָכֶם כִּי כָל הָעֵדָה כֻּלָּם קְדֹשִׁים וּבְתוֹכָם יְיָ וּמַדּוּעַ תִּתְנַשְּׂאוּ עַל קְהַל יְיָ:

Ils s'assemblèrent contre Moïse et Aaron, et leur dirent : C'en est assez ! car toute l'assemblée, tous sont saints, et l'Éternel est au milieu d'eux. Pourquoi vous érigez-vous en chefs de l'assemblée de l'Éternel ? (Nb 16,3).

 

Pardon, mais ce n’est pas tout à fait faux. Dieu n’avait-Il pas déclaré, juste avant la Révélation du Sinaï, ce qu’Il entendait faire du peuple d’Israël ? 

וְאַתֶּם תִּהְיוּ לִי מַמְלֶכֶת כֹּהֲנִים וְגוֹי קָדוֹשׁ

Vous serez pour Moi un royaume de prêtres et une nation sainte (Ex 19,6).

 

En entendant ces mots qui généralisent à l’ensemble du peuple la fonction sacerdotale et la sainteté, difficile de pointer en quoi la revendication de Corah est choquante. Il a raison ou presque… Toute l’assemblée n’est certainement pas, d’emblée, sainte, mais chacun et chacune a pour tâche de s’efforcer à devenir « saints », tels des prêtres. Entendons l’injonction du Lévitique :

דַּבֵּר אֶל כָּל עֲדַת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם קְדֹשִׁים תִּהְיוּ כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי יְיָ אֱלֹהֵיכֶם:

Parle à toute l'assemblée des Israélites et tu leur diras : Soyez saints, car Je suis saint, Moi, l'Éternel, votre Dieu (Lv 19,2).

 

Personne n’est sans savoir qu’une des caractéristiques du langage de la Tora est qu’elle s’adresse le plus souvent à un « Tu » (songeons au décalogue : « Tu n’auras pas d’autre dieu que Moi »…) qui concerne tout un chacun et notamment les représentants du peuple. Il y a là une intention d’ordre démocratique. Tout le peuple est concerné. S’agissant du leadership, le Deutéronome instruit que les représentants du peuple choisissent leurs chefs et ceux-ci ne devront pas faire acception de personnes, céder aux privilèges :

(יח) שֹׁפְטִים וְשֹׁטְרִים תִּתֶּן לְךָ בְּכָל שְׁעָרֶיךָ אֲשֶׁר יְיָ אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לְךָ לִשְׁבָטֶיךָ וְשָׁפְטוּ אֶת הָעָם מִשְׁפַּט צֶדֶק: (יט) לֹא תַטֶּה מִשְׁפָּט לֹא תַכִּיר פָּנִים וְלֹא תִקַּח שֹׁחַד כִּי הַשֹּׁחַד יְעַוֵּר עֵינֵי חֲכָמִים וִיסַלֵּף דִּבְרֵי צַדִּיקִם: (כ) צֶדֶק צֶדֶק תִּרְדֹּף לְמַעַן תִּחְיֶה וְיָרַשְׁתָּ אֶת הָאָרֶץ אֲשֶׁר יְיָ אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לָךְ:

18 Tu établiras des juges et des magistrats dans toutes les villes que l'Éternel, ton Dieu, te donne, selon tes tribus et ils jugeront le peuple avec justice.19 Tu ne porteras atteinte à aucun droit, tu ne feras pas acception (de favoritisme) de personnes, et tu ne recevras point de présent, car les présents aveuglent les yeux des sages et corrompent les paroles des justes. 20 Tu suivras scrupuleusement la justice afin que tu vives et que tu possèdes le pays que l'Éternel ton Dieu te donne (Dt 16,18-20).

 

Certes, il nous faut examiner le dossier Corah de près. Il est lévite. Et au sein de cette tribu assignée au service de Dieu, le clan des Kehatites se distingue très nettement. L’aîné de Kehat, Amram, a eu pour fils Aaron et Moïse appelés respectivement à des fonctions pontificales et royales (sans oublier Myriam la prophétesse). Selon Rachi (Nb 16,1), Corah se révolte contre le fait que la gouvernance du clan des Kehati, assigné à la garde du Temple, ait été attribuée à son oncle, Elitsafan fils d’Ouziël, celui-ci étant le cadet des quatre fils de Kehat, alors que lui, Corah, est le fils de Yitshar, le second fils de Kehat (après Amram). C’est injuste, acception de personne, dit-il, si l’on considère la préséance de la lignée et la hiérarchie des âges ! On comprend pourquoi les Rubénites, eux non plus, ne sont pas très contents et font partie des insurgés : Ruben était le premier-né : or, cette tribu et ce statut sont largement déchus.

 

Ne soyons donc pas dupes : derrière la revendication affichée, se cache non un souci de démocratie, d’une plus grande égalité des chances, mais une rivalité de pouvoir, au nom de titres de noblesse, d’une préséance de sang. Corah veut le pouvoir, évincer les chefs sous prétexte de leur incurie. Il est opportuniste puisqu’il profite des tensions entre Moïse et le peuple, pour faire avancer ses intérêts. C’est une révolution de palais qu’il tente d’habiller en révolution populaire. On l’a vu dans l’histoire : combien de fois sous prétexte de rendre le pouvoir au peuple et de défendre ses intérêts, on a eu droit à des dictatures. Il n’empêche. On s’interroge à bon droit, avec Corah, sur le fait qu’une partie essentielle du pouvoir se condense sur une certaine branche tribale, en l’occurrence la famille proche de Moïse. Est-ce bien souhaitable ? C’est encore une fois toute la richesse de la Tora que de nous montrer la complexité des situations qui fait que bien souvent, on a du mal à ne voir le droit que d’un côté et le tort de l’autre. Songez au contentieux entre Jacob et Esaü, tel que la Tora elle-même nous le présente. Difficile de ne s’identifier qu’au patriarche, ancêtre d’Israël, et de ne pas entendre le pleur amer d’Esaü qui s’est fait berner. La question provocante qui se pose à nous est la suivante : en admettant que Corah eut été sincère dans sa revendication, celle d’une vocation commune et d’une égalité des chances, à quoi ressemblerait la société juive qui obéit à ces principes ? On aurait non plus des prêtres qui transmettent leurs prérogatives de père en fils, par simple héritage de caste, mais des responsables du culte qui choisiraient eux-mêmes d’exercer cette fonction et qui seraient adoptés et engagés par des communautés. Autrement dit : des rabbins, non des cohanim. Le leadership ne serait pas celui d’un roi tel David ou d’un prophète tel Moïse ou Samuel, choisis par Dieu, et adoubés par des représentants du peuple, mais des hommes politiques élus par le peuple, et par ailleurs des intellectuels, des poètes et artistes choisis directement par le peuple, même en admettant qu’ils tiennent leurs dons prodigieux d’une grâce divine.

 

Ce que je suis en train de dire, c’est que l’idéal d’organisation de la société juive prôné par le discours de Corah n’a rien de choquant pour des personnes de sensibilité moderne, bien au contraire, d’autant que c’est bien ainsi que notre société s’est développée dans l’histoire. À différentes étapes dont les principales ont été la destruction du Temple en l’an 70 et l’émancipation au 19e siècle, on est sorti d’une société de castes, de privilèges d’un « Ancien régime », pour en arriver à une société qui fait directement appel aux talents et aux vocations des personnes, à des communautés gérées par des administrateurs élus, et même par un État juif qui a vocation, à être et rester jusqu’à nouvel ordre démocratique. En l’occurrence, les rabbins ont remplacé les cohanim après la destruction du Temple et, ensuite, à la sortie des ghettos et de la sécularisation des États modernes, ils ont perdu tout pouvoir coercitif. Leur autorité est devenue plutôt celle d’éducateurs, de conseillers, d’experts de la pensée et de la loi juive, dans le meilleur des cas, que l’on consulte et que l’on suit librement. Dans les communautés modernistes, la démocratisation n’a fait que s’accentuer puisque l’on accorde aux femmes le même statut que les hommes. Des rabbins modernes se fondent sur le fait que la règle michnique (Kiddouchin 1:7) selon laquelle « une femme est dispensée des commandements injonctifs liés au temps », comme le fait de s’installer dans la soucca ou de sonner du chofar, n’est pas intangible (cf. TB, Kiddouchin 33b). Ils estiment que les femmes peuvent les accomplir en les considérant désormais comme des devoirs, et en porter ainsi la pleine dignité et la responsabilité.  Autrement dit, on ne se résoudra pas à la préséance existentielle de l’homme sur la femme, en tenant celui-ci pour « mekoudach mimena : plus sanctifié qu’elle », selon un propos strident de Maïmonide lourd d’implications (Horayot 3:7).

 

Pour en revenir au personnage de Corah et de son clan, j’aimerais montrer que certains éléments du récit donnent largement raison à son « programme politique ». Bien entendu, il ne s’agit pas d’annuler la hiérarchie sociale et d’établir artificiellement une sainteté égale pour tous. Mais néanmoins de prendre en considération tout un chacun, dans ses responsabilités propres comme dans ses revendications légitimes, de les considérer dans leur action et non dans leur catégorie. On note ainsi cette information surprenante qui n’apparaît que rétrospectivement, lors du recensement du peuple :

(י) וַתִּפְתַּח הָאָרֶץ אֶת פִּיהָ וַתִּבְלַע אֹתָם וְאֶת קֹרַח בְּמוֹת הָעֵדָה בַּאֲכֹל הָאֵשׁ אֵת חֲמִשִּׁים וּמָאתַיִם אִישׁ וַיִּהְיוּ לְנֵס: (יא) וּבְנֵי קֹרַח לֹא מֵתוּ:

lorsque la terre ouvrit sa bouche et les engloutit avec Corah… les fils de Corah ne périrent pas (Nb 26,10-11).

 

Ils n’ont donc pas été disqualifiés par leur origine. Bien au contraire, des psaumes bibliques (40 à 49, 84 à 88)  leur seront attribués ou dédiés. Il existe même une tradition (NbR 18:16) qui considère que le prophète Samuel, qui comme Moïse cumula diverses fonctions dont celle de chef politique, fut un descendant de Corah ! En revanche, les fils de Moïse ne se virent attribuer aucune fonction.

 

Pour en revenir à notre paracha, lorsque Dieu décide de sévir contre toute l’assemblée réunie autour de Corah, Moïse et Aaron implorent Dieu, disant :

אֵל אֱלֹהֵי הָרוּחֹת לְכָל בָּשָׂר הָאִישׁ אֶחָד יֶחֱטָא וְעַל כָּל הָעֵדָה תִּקְצֹף

Dieu, des esprits de toute chair, un seul homme a péché et Tu t'irriterais contre toute l'assemblée ? (Nb 16,22).

 

Ensuite de quoi, Dieu instruit Moïse et Aaron d’inviter les mutins qui veulent se repentir à s’écarter des principaux fauteurs de troubles, afin d’échapper à un sort funeste. Chaque individu est appelé à prendre ses responsabilités et à ne pas avoir à subir le sort du groupe identitaire auquel il est assigné. Et l’argument vaut aussi pour Dieu, puisqu’il Lui est demandé expressément de considérer tout individu en tant que tel, pour ses choix. Et Il accepte. L’expression « Dieu des esprits de toute chair » est unique en son genre. Elle fait irrésistiblement penser au fait que dans un épisode tout juste rapporté, Moïse qui a étendu son esprit prophétique sur 70 anciens, sermonne Josué qui s’indigne que deux d’entre eux, Eldad et Medad, prophétisent sans autorisation dans le camp, en lui rétorquant :

הַמְקַנֵּא אַתָּה לִי וּמִי יִתֵּן כָּל עַם יְיָ נְבִיאִים כִּי יִתֵּן יְיָ אֶת רוּחוֹ עֲלֵיהֶם:

Es-tu jaloux pour moi ? Puisse tout le peuple de l'Éternel être composé de prophètes et veuille l'Éternel mettre Son esprit sur eux ! (Nb 11,29).

 

On peut difficilement mieux faire en matière d’aspirations démocratiques et volonté d’extension de la sainteté. Moïse désire que toute l’assemblée d’Israël bénéficie de l’esprit saint ! Était-il corahiste ? Bien plus que Corah, à n’en point douter.