Behar-Behuqotai 5780

Dracha de Raphaël Hadas-Lebel (16 mai 2020)

Nous lirons cette semaine deux Sidrot, Behar et Beḫuqotai, qui concluent la lecture du livre du Lévitique. Je ne traiterai directement ni de l’une ni de l’autre, car j’ai choisi de focaliser notre attention sur les deux Haftarot, qui ont la particularité d’être tirées du livre de Jérémie. Elles sont, on le verra, de style différent, mais leur message n’est pas sans résonance pour la période difficile que nous vivons.

La Haftara Behar, qui correspond au chapitre 32 de Jérémie, rapporte un événement symbolique qui s’est passé en -587, alors que l’armée babylonienne de Nabuchodonosor assiégeait Jérusalem. Ce moment tragique pour le royaume de Juda était aussi un moment tragique pour Jérémie lui-même, qui était détenu, confiné, dans la cour dite de la garde, pour avoir prononcé un oracle jugé séditieux annonçant la chute de Jérusalem et l’exil de son roi Sédécias. Voici donc que Jérémie reçoit de Dieu un ordre surprenant. Il lui est demandé de procéder sur le champ à l’acquisition, précisément, d’un champ que possédait son cousin Hananel fils de Shallum à Anatot, village de naissance de Jérémie, à 10 km au nord de Jérusalem. De fait, ce cousin venait demander à Jérémie d’acheter ce terrain en tant que légataire. Un acte d’acquisition est donc écrit, signé, payé en pièces d’argent, sonnantes et trébuchantes, pesées sur une balance, le tout étant scellé devant témoins présents dans l’enceinte de la prison, et remis à Baruch fils de Néria, le scribe personnel de Jérémie. Celui-ci reçoit alors l’ordre de déposer les documents d’acquisition dans une jarre d’argile, « afin, précise le texte, qu’ils puissent être conservés durablement. »

Étrange occupation en temps de siège. Et pourtant, Jérémie nous apporte immédiatement la signification de cette mise en scène. « Ainsi parle le seigneur, Dieu d’Israël. On achètera encore des maisons, des champs et des vignes dans ce pays ». Ce même Jérémie , qui pendant près de quarante ans, admonestait  les rois successifs de Juda, qui les mettait en garde contre toute tentation de s’opposer à la puissance montante de Babylone, qui reprochait  au peuple et à ses rois  d’être infidèles à Dieu et d’attenter à la justice, le même Jérémie qui annonçait  à  maintes reprises la conquête de la Judée, l’exil de ses habitants et la destruction de Jérusalem, est précisément celui que Dieu charge de formuler, au pire moment, un message positif pour l’avenir. « On achètera encore des maisons, des champs et des vignes dans cette terre ». Ce qui veut dire que les malheurs d’Israël ne seraient que temporaires et que dans sa grande miséricorde, Dieu saura ramener son peuple vers sa terre. Dans le chapitre 29, Jérémie avance même une date : le retour interviendra dans un délai de 70 ans, ce qui s’est presque réalisé, puisque l’édit de Cyrus autorisant le retour des Judéens  à Jérusalem est daté de -538.
En écho à cette promesse, vient tout naturellement le verset 11 du chapitre 33, dans lequel Dieu promet, par la voix de Jérémie  : « on entendra encore dans les villes de Judée et dans les rues de Jérusalem des chants de gaieté et des chants de joie, des chants  du marié et des chants  de la mariée ». Un texte qui allait devenir le refrain chanté avec enthousiasme à l’occasion des mariages et des Bar et Bat mitsva. Cette promesse est d’autant plus remarquable qu’à trois reprises, Jérémie avait précédemment annoncé, dans des termes proches, la suppression de ces chants de gaieté et de joie.

Pourtant, Jérémie ne paraît pas pleinement satisfait de l’explication divine. Aussitôt après avoir déposé l’acte de vente auprès de son secrétaire, voici que Jérémie prend l’initiative de faire une prière à Dieu. Dans cette prière, qui est un texte rare dans l’œuvre de Jérémie, le prophète rappelle les attributs du Très-Haut, évoque l’intervention divine tout au long de la vie d’Israël, reconnaît la désobéissance du peuple qui a conduit à sa punition. Puis il interpelle Dieu en ces termes : « On élève des remblais pour prendre la ville. La ville sera livrée aux Chaldéens qui l’attaquent, vaincue par l’épée, par la famine et par la peste. Et toi, Seigneur Dieu, tu me dis : achète un champ pour de l’argent, prend des témoins, alors que la ville est livrée aux Chaldéens ! » On admire le franc-parler de Jérémie dans ses relations avec celui dont il est le messager. Il n’était pas satisfait de l’explication qu’il avait reçue sur l’épisode dont il avait été l’acteur. Mais Dieu ne s’en laisse pas conter et se borne à répondre : « Je suis le Seigneur, Dieu de toute chair. Y a-t-il rien qui soit étonnant de ma part ? » Et c’est sur cette affirmation, qui renvoie Jérémie l’insondable mystère divin, que se conclut la Haftara.

Une esquisse d’explication est pourtant donnée dans la suite du même chapitre 32, non inclus dans la Haftara : « Ainsi parle le Seigneur : de même que j’ai fait venir sur ce peuple tout ce grand malheur, de même, je ferai venir pour eux tout le bien dont je parle à leur sujet » (verset 42). Une manière de rappeler à Jérémie la présence conjointe, dans la nature divine, de l’attribut de rigueur (middat had-din) et de l’attribut de miséricorde (middat haraḫamim). Mais sur la véritable question, qui traverse tout le livre de Job, des critères de la justice divine, il n’est pas apporté de véritable réponse.

Telle n’était pas, en définitive, la finalité de l’épisode raconté dans notre Haftara. Celle de Beḫuqotai (chapitres 16 et 17) nous en donne une idée. Dans un appel au Tout-puissant qui est devenu partie intégrante de notre liturgie quotidienne, les 18 bénédictions de Chemoné Esre, Jérémie demande en conclusion de la Haftara : « Guéris-moi, Seigneur, et je serai guéri, sauve-moi, et je serai sauvé, car ma louange, c’est toi (verset 14). » Une invocation tellement bienvenue, aujourd’hui, face aux effets de la pandémie. Dans ces deux textes, Jérémie nous invite surtout à l’espoir. « Le Seigneur est l’espérance d’Israël (miqvé israel) », affirme-t-il dans ce même passage (verset 13). Nous ignorons encore bien des choses sur la pandémie qui nous frappe. Nous avons encore moins de réponses sur les ressorts de la justice divine et du malheur des hommes. Mais au sein des moments les plus tragiques, il y a toujours une place pour l’espérance de la reconstruction. Un message qui conserve toute son actualité 
dans les temps difficiles que nous traversons.

Raphaël Hadas-Lebel