Yitro 5777

Dracha prononcée le 17 février 2017 par Jeanne Favrat

La parasha de la semaine dernière Beshalakh se termine par la guerre   d’Amaleq dont Josué triompha. La parasha de ce shabbat porte le nom de Yitro. A l’annonce de ce titre, des voix rabbiniques s’élèvent dans le Talmud : « Comment a-t-on pu donner le nom de yitro, le polythéiste, à la parasha  qui relate le don de la loi des dix Paroles ??? » Mais, pourquoi cette question, alors que tout le monde sait que la tradition juive désigne chaque parasha par le premier mot clé du premier verset, ici, yitro ? Parce que sans doute les rabbins sont les rabbins, ils ont « une oreille qui voit et un œil qui entend » Et cela, tout le monde le sait aussi !

Dès la première moitié de ce premier verset : vayshma ytro_cohen midian-hoten moshe…..Yitro, prêtre de Madian et beau-père de Moshe a «entendu ». _Nouvelle question des rabbis : « Vayshma ! Il a entendu..mais …qu’a-t-il bien pu entendre ?...» On est encore une fois déstabilisés, car  dans ce même demi verset, nous avons une réponse immédiate: «Ytro a entendu ce que Dieu avait fait pour sortir son peuple d’Egypte, et lui donner la victoire contre Amaleq. » Cette question «  qu’a-t’il entendu ? » est reprise par de nombreux commentaires talmudiques. J’ai relevé trois réponses :

Rabbi Yehoshu’a  dit : Il a entendu la guerre contre Amaleq (ex 17,1)

   Rabbi Eliezer Hamodaï: Il a entendu la révélation  de la Tora (le récit est plus loin dans le texte)   Rabbi Eliezer Ben Yaaqov : Il a entendu la déchirure de la mer (analogie à Josué 5,1)

Je garde en réserve ces trois réponses et poursuis le récit de la parasha:      Yitro  arrive avec la femme de Moshe, accompagnée de ses  deux enfants. Moïse les reçoit sous sa tente et il est tellement enthousiaste qu’il raconte et raconte les événements : de la sortie d’Egypte à l’entrée au désert. Yitro écoute avec une si grande  attention  que, lorsque Moshé s’arrête, et c’est déjà le dixième verset, Yitro s’écrie : Le Dieu d’Israël est plus grand que tous les dieux ! Et il ajoute: baroukh adonaï….Béni est le Dieu de Moshe qui a extirpé son peuple de dessous la main des égyptiens !

 A partir de faits concrets,  yitro prend la parole, pour attribuer au  Dieu d’Israël, le titre de plus grand de tous les dieux ! Et ce n’est  que dans un second temps, qu’il s’adresse  au Dieu d’Israël, en le bénissant. D’où les rabbis en déduisent que Ytro s’était converti au Judaïsme. Ils reformulent alors leur question ainsi : « mais qu’est-ce que Ytro  a pu  entendre_  de si fort_ pour qu’il se soit converti au judaïsme?.. »

Les minutes  étant courtes, je laisse de côté plusieurs pistes de réflexion  pour aborder, trop brièvement, un sujet contemporain : la conversion au Judaïsme. Car, c’est à partir du texte de la parasha d’aujourd’hui que la tradition rabbinique  a tiré les critères qui fondent  le jugement des Beth Din de conversion.

A première vue, ils sont étonnants, surtout au regard des autres monothéismes. Le christianisme demande une profession de foi détaillée, en conformité avec sa dogmatique. Quant à l’islam, issue de ses dogmes, la profession de foi, si courte soit-elle, est obligatoire.

Le judaïsme est-il une religion au sens plein du terme ? On entend souvent dire: « c’est une façon d’être ! »Pour éviter les erreurs, tout en me documentant, j’ai posé la question à Rivon et à partir de sa réponse, voici ce que j’ai retenu  tout en développant  ma réflexion:

Lorsqu’un Beth Din massorti se réunit pour officialiser des conversions, sur quels critères se fonde son jugement ?    Tout d’abord, la tradition juive ne demande pas une profession de foi .Le Beth Din de  conversion interroge avant tout le candidat sur l’authenticité de son désir d’adhésion au peuple juif, peuple ancré dans une spiritualité biblique. Ceci est  considéré comme le pivot d’un engagement  sans retour, sous-tendu par la profondeur de son attachement personnel à l’histoire d’Israël passée, présente et à venir. Donc, à ses fondements : sa terre, sa langue, son éthique, ses rites religieux, son enseignement biblique et rabbinique. Ce qui a fait dire à Manitou, Léon Ashkénazi, que  la conversion était une naturalisation.

            Alors que le christianisme a un credo constitué par des articles de foi tirés de la proclamation de ses dogmes, l’islam une réception d’affirmations théologiques, le judaïsme affirme seulement sa foi en la Présence de Dieu dans l’histoire par une Alliance irréversible. Celle-ci, alimentée par  l’exigence d’une étude de ses textes, poussant la recherche de sens jusqu’à sonder jusqu’aux racines mêmes de la langue hébraïque, afin d’en tirer le suc qui traverse son écriture. Révélant ainsi le caché d’une  invisible Présence, écho murmure d’une parole humaine, entendue comme Parole de DIEU : L’homme ayant  été créé  poussière de terre et  souffle de Dieu dit Bereshit.  Alors que Shemot nous apprend par le tétragramme : youd hé vav hé, l’imprononçable Nom de Dieu. La Tora shel bihtav et la Tora shel  beal peh étant  reçues comme sève de la vie juive, puisqu’elles  donnent naissance à la Hallarah  qui rythme notre quotidien humain et cultuel.

 Le Beth din, suivant la tradition, manifeste un  respect à l’égard de toutes les graduations possibles du  niveau de foi ou de non foi du candidat.  La transmission de cette ouverture d’esprit, en  laissant à la question de Dieu, le silence d’une marge, ouverte à tous les possibles d’un devenir, ne témoigne-t-elle pas une finesse d’intelligence dans le jugement? Tandis qu’une subtile spiritualité s’infusera jour après jour, par la pratique des mitzvot, dans la substance même de la vie juive? Avec ce paradoxe d’une Présence du Dieu d’Israël qui ne se révèle  qu’au travers d’un relationnel humain, centré sur le proche et l’étranger ?  D’où, avec le candidat à la conversion « on parlera d’éthique juive  et non de religion, de fidèles et non de croyants. » dit Rivon ajoutant que le shma’ israël avant d’être une profession de foi  est une allégeance au peuple juif.

En disant le shma israël, enfouir son visage dans le talith, poser un  doigt sur chaque oeil  est hautement symbolique…Je ne sais pas qui est Dieu….mais je fais confiance en sa Présence, en adhérant au geste qui m’inscrit dans la « forme » même que nous a laissé la présence des Pères, d’une à l’autre  génération , sans laisser s’éteindre l’écho de leurs paroles. Ce rite est loin d’être désuet. N’exprime-t-il pas l’insatiable désir  d’un avenir qui rendrait  visible, la réalité d’un « tous ensemble » alors que nous voilons nos visages comme sous l’effet d’une silencieuse remontée de sève ? Autre paradoxe !

Le judaïsme est enraciné dans l’histoire terre à terre du peuple, à l’image de tous les autres peuples, mais avec cette différence  qui confirme sa particularité,  dans l’histoire des religions : Israël est  le seul peuple de l’histoire  qui se soit constitué en peuple,  sur la base d’une adhésion en l’existence  d’un Dieu Unique. Et c’est un fait historique, unique, porteur de la responsabilité d’un monde à venir,  qui nous dépasse ! C’est ainsi qu’Israël … depuis toujours, refuse le polythéisme, quelle qu’en soit sa  forme et son évolution, à chaque génération…

On arrive à la question« Qui sont ces convertis qui viennent de partout, demandant à  devenir  juif ? Mais qu’ont-ils donc entendu  de si fort pour vouloir changer d’identité ?...Ce qu’ils ont entendu est un secret ..,un secret ne s’expose pas, il se balbutie à peine et en intimité.., mais surtout, il se vit…c’est tout ! L’évidence, pour ceux qui ont franchi le pas, c’est qu’un insaisissable les a traversé, et mis en marche, sur une route, dont ils ignoraient qu’elle était la leur.

Je voudrais éclairer une expression entendue dans la communauté : « Il est interdit de rappeler à un converti qu’il est converti….. » C’est interdit, quand il s’agit de faire un reproche en disant : « Tu agis mal, évidement, tu es un converti »ou tout autre remarque du même genre…mais  faire allusion à une conversion n’a rien de répréhensible….au contraire, c’est reconnaître à part entière  le juif converti ainsi que  le juif de naissance,  le juif religieux comme celui qui se proclame laïc…Rabbi Aquiva, rabbi Meïr, le grand Hillel, Onkelos,  et combien d’autres juifs de l’ombre étaient… des convertis.

Daniel Sibony explique que « le converti a une double origine et il lui faut assumer  ses deux origines….. » Son angle de vue est différent,  il est pétri par une autre mentalité. Il a été « formaté » ailleurs. Et maintenant il est juif à part entière…et aussi  invraisemblable que cela puisse paraître, son identité juive officielle l’identifie comme fils ou fille d’Abraham et de Sarah !

Les convertis sont de toutes sortes, ils viennent de partout ! Mais les juifs de souche ne sont-ils pas de partout ? Quelqu’un qui se converti à 15 ou 20 ans est bien différent d’un converti à 70 ans et combien le sont-ils d’un juif de naissance ?…Et pourtant, chacun et chacune d’entre nous, quel que soit notre âge et notre origine…. pouvons témoigner  d’un judaïsme, à l’essence inaltérable, diffusant un dynamisme étonnant ! Dieu est !

Juifs de souche, liés à des générations de générations, et juifs de conversion  à la suite de Ruth la Moabite…celle qui a dit à sa belle-mère Naomi  dans le même sens  que Yitro: ton peuple sera mon peuple,  ton Dieu sera mon Dieu. Nous sommes tous  appelés, sans distinction, à devenir «  peuple juif »…..car l’identité juive n’est jamais  un acquis, mais toujours un devenir au jour le jour….sur un chemin difficile  où le ciel est assombri par l’antisémitisme, l’antisionisme. Menacés par les tentacules de la Shoa qui relèvent leur tête, ainsi que par la fascination de l’assimilation qui tend son filet sur chaque génération….Nous sommes encore et toujours appelés à vivre la particularité de notre peuple comme le germe  d’un  monde en gestation….paradigme des nations, microcosme de la réunion de  tous les peuples dans la pleine dimension d’une Humanité à atteindre….est-ce utopique ?...... N’est-ce pas à chacun de trouver le bon rythme de marche qui lui permet  de tracer son  chemin parmi  l’arc en ciel  des identités juives, avec des performances halariques sans cesse à atteindre et  une authenticité juive toujours en advenir ?

Je conclue par l’extrait d’un livre de Daniel Sibony : « De l’identité à l’existence »qui est une mine de réflexion pour toutes les sortes de juifs que nous sommes. Dans un chapitre, intitulé : « Qu’y a-t-il là-dedans ? »Sibony, le juif de souche, écrit  à l’adresse des convertis :

« Celui qui entre, voit un rapport à l’autre qui le surprend : l’autre, on l’accepte mais on ne lui montre pas comment faire pour être « comme nous ».Il peut être « avec nous ».Il n’a pas à être « comme nous ». Sa différence est acceptée car on est soi-même  porteur d’une différence : C’est une donnée première. Il voit donc un monde inclusif mais qui ne fait pas de l’intégration. On n’intègre pas l’autre à soi car le soi est déjà autre à lui-même. Si l’autre s’intègre, c’est son affaire. Ce qu’on lui offre, c’est « l’être avec ».